Marion Solange-Malenfant JEU ECRITURE MISE EN SCENE CONTACT

Si les tyrannosaures étaient restés dans l'Arche

texte de Marion Solange-Malenfant, mis en voix par Clément Pascaud, au Musée d'arts de Nantes (V1)

Podcast audioblog Arte Radio (V2)

Marion Solange-Malenfant écrit un texte empreint de solitude, de désir et d'impossibilité. Un texte poétique et abrupt où un frère et une sœur tente de se parler. Lorsque l'on aime, quelles attentes pouvons-nous avoir de l'autre ?

Extrait/

Le jeune homme -

Mon poison.
Le premier jour il pleut.
D'abord une petite pluie, fraiche, presque revigorante…
Alors le corps pense que c'est bon, que l'on peut s'y abandonner…
Il se met nu et laisse son épiderme ruisseler.
Il patauge et fait des ronds dans l'eau.
Comme ça. Des ronds.

Puis arrive l'orage… goulu, dévastateur.
C'est le cinquième jour.
Le corps est toujours pris dans ses ronds.
L'orage perce tout.
Imagine des rigoles de boue qui dévalent des murs et qui courent sur ce corps.
Elles l'engluent, il patauge sur le lino, mais il ne bouge pas.
Il veut voir les ronds.
Les ronds boueux.
L'eau gronde, il l'entend dévaler les marches.
Les débris et les limons tournent autour de ses cuisses.
Les papiers peints cloquent, suintent et glissent. Gluants.
La main trouve un paquet de cigarettes.
Il faudrait essorer.
Rien ne s'allume, tout dégouline.
Le corps s'affaisse.
Pâle, blafard, presque translucide.
Il devient vase.
Toute cette humidité donne à la chaire une envie de décomposition,
alors le corps devient vase.

Il flotte.
Il se noie probablement.
Au bout de vingt jours le corps se noie forcément.

Les pluies ne cessent pas.
L'eau tambourine le corps vaseux.
Pas d'Arche pour lui.
À ce corps on n'offre aucune Arche.
Il est seul. Il faut être par paire.

La paire l'aurait sauvé.
Le corps le sait.
Il voit les paires de lions, de vaches, de poulets, de girafes, de pigeons, d'ours, de chiens, de chats, de tyrannosaures…
Les tyrannosaures entrent dans l'Arche.
Le corps ne savait pas que même les tyrannosaures étaient acceptés.
Il poursuit sa noyade. Seul.
Violet et sans soucis.
Il flotte, coule, se laisse aller.
Un vieux pissenlit dégoulinant sans même une racine.
Il dérive pendant vingt autres jours et vingt autres nuits.
Il s'emplit de liquide jaunâtre et pisse.
Ne peut même plus voir les ronds dans l'eau.
Il attend et se couvre de mousses et d'algues.

Il ne coule plus. Ne peux même plus couler.
Il effleure la fange.
Il voudrait être argile et se laisser modeler par les vagues.
Il n'est pas argile.
Il est raide. Incroyablement raide et boursoufflé.
Un corps échoué.
Une bouche dégoulinante de pluie et de graviers.
Des yeux crevassés.
Il ne frémit plus.

Le corps pense que, heureusement tout à une fin.
Heureusement, on ne maitrise pas tout.
L'Arche n'aurait pas été une solution.
On ne peut jamais être deux.
L'indifférence a trop de charme.

Mon amour ?
Tu sais pourquoi les tyrannosaures ont disparu mon amour ?
Deux tyrannosaures, c'est trop.
Ils ne se supportaient plus.
Ils ont quitté l'Arche, et se sont noyés.
Les tyrannosaures se sont noyés !

Et la neige de tout recouvrir

texte de Marion Solange-Malenfant

mis en scène: voir ici

A l’œuvre : rencontre avec Marion Solange Malenfant sur Jet FM

Il y a une femme. Sa petite voisine la surnomme Été comme Hiver. La femme appelle la petite Sweetie. Peu importe leurs vrais prénoms. La maison d’Été comme Hiver déborde d’objets en tout genre. Été comme Hiver est une accumulatrice compulsive, une Diogène. Elle stocke des possibilités de vie et Sweetie l’observe. Il y a aussi l’inspectrice de salubrité qui a connaissance du cas d’Été comme Hiver et qui souhaite intervenir. Été comme Hiver garde des objets et sa vie pourrait prendre l’allure d’une épopée.

Extrait/

Été comme Hiver -

Cinq heures.
Je mets mes baskets,
je lace mes lacets,
ils glissent.
Tout bouge autour de moi.
J’abandonne mes lacets,
je ferme les yeux,
je fais un pas.
Tout bouge.
Je pose la main sur mes journaux.
Ils s’envolent.
Et tout bouge toujours.
Ma radio s’échappe. Mes vinyles s'échappent.
Tout bouge.
C'est quoi ce bruit ?
Les réchauds crachent.
Ils lâchent de grandes émanations.
Non ! Non ! Nooooooon !
Ils me sourient. Leur haleine s’embrase en un clic.
Ma télé s’écarte de moi, les cartons dégringolent.
Tout bouge et je ne fais pas un pas.
Ça serait plus simple si j’avais mis mes rollers et pas mes baskets.
Les flammes dévorent les journaux,
ils hurlent,
je tends la main pour les rassurer,
ils me mordent.
Je m’écroule.
Le sofa rampe à côté de moi.
Son regard, son regard…
Il me déteste. Il me déteste !
Tous ils me détestent.
Ils me détestent,
ils me quittent,
ils vont me piétiner.
La machine à laver gronde.
Il faut que je sorte,
que je les arrête,
que je leur parle.
Tout bouge. J’ai froid.
Je vous aime,
je vous aime,
plus que tout.
Vous partez ?
Pourquoi vous partez ? Vous partez sans moi ?
Pourquoi vous partez ? Pourquoi sans moi ?
Ma radio me dit que ce n’est plus possible,
qu’il faut débarrasser, désinfecter, dératiser.
Dératiser ? Je m'excuse. Je m'excuse Sweetie.
Ma radio me hurle que quand nous commençons à donner des noms aux souris, il n’y a pas de doute nous sommes cinglés.
Je rampe.
Les boites de conserves explosent et ruissellent.
Je m’excuse.
Je patauge dans leurs viscères.
Si seulement vous m’aviez parlé.
On n’en serait pas là.
Je veux me dresser. Impossible.
Je me protège avec un bout de placo.
Mon champ de vision se rétrécit.
La fumée. Je crache. Je tousse. Je renifle, j'ajuste ma carapace et j’avance.
Je me faufile et galope entre les pieds du buffet.
L’air est meilleur ici.
Tant d'années…
Tant d’années à votre service.
Je vous aime… Je vous aime.
Voilà ma récompense.
Votre ingratitude n’a d’égale que celle des hommes.

©Marion Solange Malenfant